Le Mange-Mystère

Juliette Dezuari


~ extrait ~

CHAPITRE I



Un premier coquelicot perça la neige.

Il était seul. L’unique touche de couleur dans ce désert immaculé.

En plein jour, il aurait été immanquable. Il aurait agressé l’œil et fait peur aux corbeaux. En plein jour, on se serait méfié de lui, on l’aurait évité, tué peut-être. En plein jour, il aurait été un paria.

Mais le jour était encore bien loin. Alors, dans cette nuit où ne brillait nulle étoile et que n’éclairait pas la Lune, il lui fut fait bon accueil. La nuit ne renie jamais ses enfants. Et elle aime les secrets.

Le vent se leva silencieusement et fit courir ses doigts froids sur la plaine, soulevant sur son passage des volutes de glace. Le coquelicot frissonna. Il était encore seul, pour l’instant. Mais déjà, quelque part sous ses racines, couvait un ricanement.


***


Dans le village qui se dressait non loin, une jeune fille se réveilla, convaincue d’avoir entendu quelque chose. Elle sonda un instant l’obscurité de sa chambre et se recoucha. Quarante minutes plus tard, elle se releva en soupirant. Il n’y avait rien à faire, elle n’arrivait pas à dormir. Elle jeta un coup d’œil à sa montre.

Une heure du matin !

Le jour était encore si loin, personne n’était censé se réveiller aussi tôt !

Elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle avait pourtant tellement sommeil... Elle se laissa retomber sur son lit, mais l’instant d’après, elle se redressait déjà pour ôter sa montre. Le tic tac incessant, qui ne l’avait jusqu’alors jamais dérangée, lui était désormais insupportable. Il lui semblait résonner aussi fort que les cloches de l’église. L’enfant ne put retenir ses larmes et éclata en sanglots. Ses nerfs étaient à vif, ses sens n’avaient jamais été aussi affûtés.

Elle voulait juste dormir, pourquoi n’y parvenait-elle pas ?

Un hurlement aussi puissant qu’irrépressible enfla dans sa gorge, et elle dut se mordre la main pour ne pas le laisser s’échapper. Elle ne voulait pas risquer de réveiller son frère. Elle ne desserra les dents qu’en sentant le goût du sang dans sa bouche. À présent, elle pouvait même distinguer la respiration de son cadet, dans la chambre d’à côté.

Sa tête lui faisait mal.

Sa peau ne tolérait plus le contact de son pyjama.

Ses oreilles sifflaient.

Ses yeux brûlaient.

Sa respiration se fit plus rapide, de plus en plus rapide, à mesure que les murs se rapprochaient. Il lui semblait que tous les atomes présents dans la chambre s’étaient alliés pour la torturer.

Alors, elle s’enfuit. Ignorant la morsure du froid, elle sortit en trombe de la maison et se mit à courir pieds nus dans la neige, sa main meurtrie semant sur ses pas de petites fleurs rouges. Elle dépassa la boulangerie et l’église. Elle dépassa l’auberge puis la mairie. Et sans s’en apercevoir, elle franchit les limites du village. Elle finit par s’arrêter à bout de souffle devant la prairie que les locaux surnommaient l’Emmerdeuse.

L’Emmerdeuse avait jadis appartenu au vieux Paul Emmerson, un homme si riche qu’il n’en avait jamais fait l’usage. Le vieux Paul s’était montré... facétieux. Suffisamment facétieux pour faire en sorte que personne ne puisse hériter de l’Emmerdeuse à sa mort. Si bien que plusieurs années après sa disparition, elle demeurait toujours à l’abandon, sans jamais avoir pu être exploitée par quiconque.

Cette nuit, le champ était blanc et vide, à l’exception d’une petite tache rouge. La jeune fille s’en approcha, intriguée. C’était un coquelicot. Elle s’assit face à lui, comme hypnotisée. Elle passa lentement sa main au-dessus, et s’amusa de voir la fleur boire les gouttes de sang qui tombaient sur ses pétales. L’enfant finit par s’endormir paisiblement.

Et dans son sommeil, elle raconta tout.

Elle dormait encore lorsque la neige se remit à tomber.

Elle ne se réveilla pas non plus lorsque le deuxième coquelicot lui poussa sur la tête.


Elle ne se réveillerait plus.


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